La pensée écologique

Expression peu familière, la « pensée écologique » exige en premier lieu une clarification sémantique.

 

Il existe toute une nébuleuse terminologique gravitant autour de l’écologie. L’« écologie » est d’abord une science, baptisée telle par Ernst Haeckel L’« écologie politique » est beaucoup plus tardive – fin des années 1960, début de la décennie 1970 – et renvoie à l’idée selon laquelle l’accumulation de problèmes écologiques, touchant le milieu et ses équilibres, appelle une réforme des sociétés et de leurs modes de production et de consommation. Par « écologisme », on entend les mouvements sociaux, associatifs ou politiques, portés par des motifs écologiques. L’« environnementalisme » évoque les études en sciences sociales concernant des questions écologiques. Les « humanités environnementales » désignent les sciences humaines et sociales en tant qu’elles cessent d’appréhender dans l’environnement et la nature le simple décor de la geste économique et sociale, à l’exemple de l’éthique environnementale, de l’histoire environnementale ou de l’économie écologique, etc. Quant à elle, la « pensée écologique » s’entend d’un mouvement d’idées, apparaissant de manière reconnaissable dès le xixe siècle, prenant appui sur une échelle nouvelle et menaçante de perturbations infligées au milieu, réinterrogeant la place de l’homme au sein de la nature. À compter de la seconde moitié du xxe siècle, la pensée écologique apparaît comme un courant d’idées distinct du libéralisme, du socialisme, du féminisme, etc. Il se signe par un scepticisme affiché à l’endroit de la prétention des techniques à surmonter les difficultés écologiques qu’elles produisent, et par une critique, à l’éventail assez large, de l’anthropocentrisme. Plus récemment, avec l’entrée dans l’Anthropocène, la pensée écologique emporte un paradigme alternatif à la modernité, et à ce qui la caractérise éminemment, à savoir la séparation de l’homme et de la nature.

Un courant de pensée

Dater les premières expressions reconnaissables de la pensée écologique n’est pas chose aisée. L’antinomie écologie-industrie est telle que l’on imagine spontanément qu’il ne saurait y avoir d’écologie sans industrie. C’est vrai de l’Europe et du Japon avec un pionnier comme Tanaka Shôzô, mais nullement des États-Unis, pays pourtant avant-gardiste en cette double matière. C’est en effet une déforestation aussi brutale que massive, et non l’industrie, qui va provoquer outre-Atlantique les premiers soubresauts de la pensée écologique. Plus précisément, il ne saurait y avoir de pensée écologique avant que l’on inflige au milieu des perturbations importantes, aussi rapides que violentes, qu’on comprend et que l’on est capable d’imputer à des activités humaines et à des choix délibérés. Autrement dit, la pensée écologique est intrinsèquement réflexive. Elle se nourrit ou de constats de visu, empiriques, ou de médiations scientifiques qui se multiplieront au fur et à mesure que passeront les décennies, en provenance non seulement de l’écologie, mais d’un nombre croissant d’autres disciplines. La pensée écologique pourra être impulsée en premier lieu par des constats divers : les effets des pluies acides sur les édifices urbains, la disparition des haies au profit du remembrement, la destruction de telle zone humide, la pollution tangible de tel cours d’eau, l’annihilation de tel paysage, une urbanisation envahissante, telle catastrophe industrielle, etc. ; en second lieu par des analyses scientifiques jouant comme autant de prothèses sensorielles rendant accessibles des dégradations microscopiques, comme l’accumulation de certaines molécules dans nos graisses, ou globales, et donc tout aussi inaccessibles à nos sens, comme le changement de la composition chimique de l’atmosphère. Le rôle de la pensée écologique sera alors de mettre en perspective ces dégradations, d’éclairer les mécanismes sociaux qui les rendent possibles, et d’interroger à partir de là tant nos sociétés que notre organisation du pensable, avec une double attention, à nos techniques et à leurs limites d’un côté, à la compréhension de nos relations à la nature de l’autre.

La proximité de la pensée écologique des origines avec nos propres préoccupations est parfois étonnante. George Perkins Marsh, diplomate américain, avance, dans Man and Nature (1864), l’idée d’une incompatibilité au long cours entre la société industrielle – qui s’apprête alors à connaître sa seconde révolution avec la chimie de synthèse, l’électricité et le pétrole – et la nature (nous dirions : la Biosphère). C’est notamment la déforestation qui retient son attention et suscite ses inquiétudes. Or, elle atteindra vers la fin du siècle son point maximal pour l’hémisphère Nord. Elle est tout particulièrement spectaculaire aux États-Unis, où la forêt, qui recouvrait quasiment le pays à l’arrivée de Yankees, aura presque disparu deux siècles plus tard ; d’où l’importance de la forêt dans le sentiment américain de la nature, à la différence d’un sentiment européen plus sensible à l’industrialisation et à ses conséquences. Avant lui, dans un essai plus fantasque, La Fin du monde par la science (1855), Eugène Huzar forge aussi une vision apocalyptique, que partagent également d’autres auteurs comme Lamarck. Mais aux yeux de l’avocat français, le danger réside dans la puissance de la société industrielle, puissance que lui confèrent les sciences et techniques. En se couvrant par exemple de fabriques et de moyens de transport, l’équilibre du monde, d’ici cent à deux cents ans, finira par être menacé par les émissions de dioxyde de carbone. Ce ton apocalyptique des origines tend à disparaître de la pensée écologique ultérieure, pour réapparaître en ce début de xxie siècle dans la littérature scientifique elle-même.

La pensée écologique finira par constituer au cours du xxe siècle l’une des grandes traditions de pensée de la modernité, irréductibles les unes aux autres, aux côtés du conservatisme, du libéralisme, du socialisme et du féminisme (Dobson, 2008). Elle consiste en une interprétation à nouveaux frais de la place de l’humanité au sein de la nature, en termes de limites de la Biosphère, de finitude de l’homme, et de solidarités avec l’ensemble du vivant. Une telle interprétation s’est construite à la faveur d’une critique plutôt radicale de la modernité occidentale. Elle se décline au travers d’une double affirmation : premièrement, la croissance matérielle (comme la démographie) connaît nécessairement des limites et nos techniques ne sauraient répondre à toutes les difficultés qu’elles rencontrent ou provoquent ; deuxièmement, l’anthropocentrisme mérite d’être critiqué car on ne peut comprendre l’humanité en dehors de son appartenance à la nature.

Penser l’écologie, c’est donc en premier lieu nécessairement penser la technique et, dans une certaine mesure, réciproquement. C’est pourquoi, probablement, les grandes figures de la pensée de la technique du xxe siècle ont été également des pionniers de la pensée de l’écologie : Martin Heidegger, Günther Anders, Ivan Illich, Hans Jonas ou Jacques Ellul ; il est difficile par ailleurs de penser aujourd’hui la technique sans croiser la question écologique (Winner, Dupuy, Lebeau, etc.). A contrario, un courant idéologique contemporain comme le transhumanisme réaffirme l’optimisme technologique baconien et porte la conviction selon laquelle aucun problème écologique ne saurait résister à la puissance des techniques.

Penser l’écologie conduira encore, via la critique de l’anthropocentrisme, à remettre en question les oppositions constitutives de la modernité, à commencer par l’opposition fondatrice entre homme et nature. Ce n’est alors pas seulement remettre en cause, sur un plan éthique, la réduction de la nature au statut de moyens, mais critiquer un partage trop strict entre sciences de la nature et sciences de l’homme, et plus précisément la prétention à pouvoir comprendre sui generis les phénomènes humains et sociaux, donc en dehors de toute forme d’interaction hommes/milieux. Il sied toutefois de distinguer ici l’anthropocentrisme d’immersion, antique, de l’anthropocentrisme d’arrachement, moderne. Le premier, d’origine aristotélicienne, place l’homme, bien qu’immergé dans la phusis, au sommet du monde sublunaire dont tous les bienfaits convergent vers lui. Le second, en revanche, érige l’homme hors nature, lui octroyant une position d’extériorité et même de transcendance prise à Dieu. Dans l’anthropocentrisme d’immersion, c’est la nature elle-même qui octroie ses bienfaits à l’homme, étant lui-même naturel. Dans l’anthropocentrisme d’arrachement, au rebours, c’est par la force que l’homme s’adjuge les bienfaits d’une nature conçue comme étrangère et adverse, telle une fille de joie qu’il convient de maltraiter (Bacon).

Il apparaît que la pensée écologique ne saurait, à l’instar de l’environnementalisme, se réduire à la seule prise en compte de l’« environnement ». Elle est plus qu’une simple démarche d’extension des cadres de pensée habituels au domaine de l’environnement, ou qu’une doctrine parmi d’autres. Elle propose un déplacement et une reconfiguration des cadres de pensée eux-mêmes.

Vers un nouveau paradigme

La modernité s’est caractérisée par une sorte d’extraction de l’homme, de son organisation sociale, de ses fins, de la nature, ravalée à un ordre mécanique, étranger à la flèche du temps, comme à toute finalité. Un arrachement qui a rendu possibles la philosophie du contrat et l’idée de l’artificialité du social, laquelle a conditionné l’émergence des sciences sociales, cherchant à s’abstraire de toute interaction avec des facteurs naturels, jusqu’à l’absurde. Que l’on songe à l’économie cherchant à comprendre nos activités économiques en dehors de toute considération du système qui les accueille et les rend possibles, la Biosphère. Il en a résulté ce que l’anthropologue Philippe Descola appelle le naturalisme, à savoir une séparation entre l’homme et tous les autres êtres naturels. Nous aurions en partage avec les autres vivants notre corporéité, mais serions totalement différents en ce qui concerne notre for intérieur, notre aptitude à nous représenter le monde et à communiquer.

Or, depuis le xixe siècle, singulièrement depuis Darwin, le mouvement des sciences tend à réinscrire l’homme au sein de la nature. Ainsi se développent les recherches éthologiques accréditant une continuité entre les hommes et les animaux bien plus qu’une rupture et, partant, leur insertion dans la nature. Ce mouvement de « naturalisation » de l’homme gagne toutes ses dimensions, jusqu’à la pensée conçue, dans certaines sciences cognitives, comme émanation ou propriété émergente d’un cerveau réduit à sa pure matérialité. La théorie des systèmes, comme celle de l’auto-organisation, reconnaît la perte de maîtrise de l’homme face à des systèmes trop complexes pour son entendement fini, à l’exemple des propriétés émergentes dont l’apparition se constate sans pouvoir s’expliquer. Cet englobement inexpugnable de l’homme par le milieu devient explicite dans l’hypothèse Gaïa, et plus lucide encore dans l’Anthropocène puisque nous y produisons nous-mêmes notre enfermement dans un milieu se péjorant en conséquence de nos propres activités : toute prétention d’une rupture de l’homme avec la nature devient illégitime, complexité intrinsèque conduisant à confesser toute l’humilité d’une science plus guère moderne mais bel et bien contemporaine.

L’Anthropocène nous conduit aux antipodes de la nature décor. Nous sommes devenus une force géologique au point d’engendrer par exemple, avec nos déchets plastiques, des roches nouvelles, le plastiglomérat. Et surtout de façonner volens nolens nos conditions nouvelles d’existence. S’opposent alors deux interprétations possibles. Les modernes continuent d’interpréter l’Anthropocène comme la poursuite de la saga du progrès détachant toujours davantage l’homme de la nature, le faisant apparaître comme le maître incontesté des lieux. L’interprétation portée par la pensée écologique est tout autre. Ce moment d’hubris et de puissance incontrôlée laissera une humanité démunie, partiellement privée de ses moyens les plus efficients d’interagir avec le milieu (abondance d’énergies fossiles et de métaux notamment), en proie à un réchauffement – selon nos modèles, de vraisemblablement 5 °C au moins pour cinq mille ans –, à un rétrécissement continu de l’écoumène, de surcroît devenue plus hostile au séjour humain, à la richesse génétique réduite pour un avenir indéfini. Somme toute, la dynamique d’arrachement à la nature aboutirait à un retour fracassant de ladite nature au sein de nos constructions sociales, tant matérielles qu’idéelles.

De nature prospective, la pensée écologique se retrouve dépassée par ses propres annonces, devenues autant de bilans et de constats en quelque manière rétrospectifs : la pensée écologique n’a même plus à mettre en garde puisque les « faits sont là ». Sa tragédie consiste ainsi à n’en être pas plus entendue pour autant… prêchant dans un désert que l’homme produit avec tant de légèreté.

Descola Ph., Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2006. – Dobson A., Green Political Thought, Londres, Routledge, 2008. – Perkins Marsh G., Man and Nature. Or, Physical Geography as Modified by Human Action, New York, Charles Scribner, 1864. – Huzar E., La Fin du monde par la science, Alfortville, Ère, 2008.

Dominique Bourg et Alain Papaux

 

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